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31 mars 2018 @ 23:56
Réponse à une question sur curiouscat  
En plus de passer ma vie sur Twitter, je suis aussi présent sur le site de questions-réponses Curiouscat, qui a une limite de caractère beaucoup plus longue, mais néanmoins plus courte que celle de Livejournal, donc je poste ici une réponse qui est trop longue pour là-bas à cette question envoyée anonymement :




« un méchant toi ? ça fait plutôt du bien d'entendre des critiques négatives de choses que normalement tout le monde encense de façon consensuelle ou cite comme une référence de la "culture geek".
D'ailleurs c'est quoi réellement cette "culture geek" ? c'est pas devenu une mode ?
»
(Question originellement postée ici)





Et voici ma réponse :


Alors cette histoire de culture geek, ça nous vient des USA, comme tant d'autres merveilles.
Il se trouve qu'aux États-Unis, il y a depuis assez longtemps, dans la pop-culture, une espèce de dichotomie métaphysique entre les jocks et les nerds. N'importe quel film ou série qui se passe dans un lycée américains
comporte inévitablement des références à ça. Je pense que c'est lié à une certaine culture de l'anti-intellectualisme américain (tradition vivace là-bas, y a qu'à voir leur président actuel). Cette vision stéréotypée du lycée américain comme irrémédiablement divisée entre équipe de football américain qui sort avec des cheerleaders vs bande de nerds mal dans leurs peau a (ou a eu) une certaine réalité si j'en crois certains témoignages que j'ai pu lire (notamment http://www.paulgraham.com/nerds.html ), et même si la réalité du terrain a (évidemment) sans doute toujours été beaucoup plus compliquée, cette vision a, j'ai l'impression, un poids certain sur la façon dont les américains voient l'adolescence, conçoivent des typologies de personnalités, etc.
Et donc, l'idée derrière cette classification, je peux la paraphraser (très grossièrement) comme suit : les mecs se divisent en deux catégories, d'une part les jocks, athlètes, populaires (en particulier avec les filles), académiquement médiocres, et d'autre part les nerds, freaks et autres geeks, qui sont mauvais en sport, bon scolairement notamment en sciences, et puceaux. Le mot "geek" est à la base un mot très péjoratif qui désigne un genre de tordu, plus ou moins monomaniaque. Si on regarde une série comme Daria (qui a été diffusée entre 1997 et 2002), le mot geek est utilisé dans un sens péjoratif, sans aucune ambiguité. Le geek, c'est celui qui est pas dans le coup, celui qui est ridicule parce qu'ils ne s'intéresse pas à la vie sociale ordinaire du lycée mais à des trucs de loser comme les bandes dessinées, les jeux vidéo, plus généralement les ordinateurs, la programmation et internet, la science-fiction, la fantasy, ou, pour les cas les plus désespérés, le jeu de rôle.

Il se trouve que donc, ce sont plutôt des gens comme ça qui sont arrivé en premier sur internet. Et par "des gens comme ça", je veux pas dire que tout le monde adhérait à ce stéréotype, mais que le stéréotype était dans l'air.

Et donc la culture geek c'est cet assemblage hétéroclite et artificiel de choses qui ont été stéréotypiquement associés à ce groupe démographique. Sauf qu'Internet et les ordinateurs ont pris une importance énorme dans la société et dans la vie quotidienne des gens, de sorte que le stéréotype est devenu moins dévalorisant. Le mouvement avait déjà commencé je pense dans les années 90 ou même 80, je pense que des gens ont commencé à s'auto-étiqueter "geeks" ou "nerds" à peu près à ce moment là, c'est un truc classique qui s'appelle "le retournement du stigmate", où on prend une étiquette dévalorisante et où on la porte comme un badge de fierté (illustré dans ce strip du début des années 2000 : http://www.tailsteak.com/archive.php?num=222 ).

Le mot geek est devenu de portée extrêmement générale à partir du moment où les éléments disparates de la "culture geek" sont rentrés dans le mainstream, en partie à cause d'internet, en partie à cause de films de fantasy à très gros budget du début des années 2000, et du coup, il a fini par désigner un groupe finalement assez mal défini (d'où des fois des espèces de pirouettes pour éviter d'employer le mot), et du coup c'est devenu effectivement une mode pendant une certaine période de qualifier un peu tout et n'importe quoi (ce qui énerve beaucoup certaines personnes qui se revendiquent de la "culture geek" pour qui on n'est pas un "vrai geek" si on remplit pas les conditions X, Y ou Z).

Comme tout stéréotype, le stéréotype du geek a toujours été un assemblage semi-arbitraire de caractéristiques plutôt hétéroclites, et tout comme le stéréotype du jock, il désignait à l'origine plutôt des mecs. Les filles rentrent pas vraiment dans cette dichotomie pop-culturelle pour des raisons sexistes (en gros dans cet imaginaire-là, les filles ça fait pas de sport et ça fait pas de maths, c'est voué à se brosser les cheveux, ou éventuellement à lire de la poésie. De façon intéressante, certains geeks auto-proclamés ont repris à leur compte tout les éléments du stéréotype jusqu'à se poser en minorité opprimée d'une part (voire à vilipender la culture classique considérée comme snob), et d'autre part à tout simplement nier que des femes puissent avoir les mêmes centre d'intérêt qu'eux (d'où une certaine réputation de misogynie qui plane sur les geeks depuis quelques années).

Je précise que je suis pas sociologue, j'y vais à très gros trait et j'oublie sans doute certains aspects de la question, y a sans doute des gens qui parlent de tout ça de façon beaucoup plus fine que moi.







Typhon
 
 
 
(anonyme) on le 02 avril 2018 11:31 (UTC)
J'avais vu en 2014 quelqu'un qui rejoignais cette analyse:

"Actually, the idea that gaming has ever been a 'Boy’s Only Club' is purely explained by just basic psychology, no 'evolutionary' required. Specifically the kind of self-defeating psychology where someone sees lots of boys playing games and then tells themselves, 'I’m afraid to try this out because I don’t see my [same-sex] peers doing this activity.' Speaking from experience, the boys who were playing games would have loved for girls to be more interested in videogames. This is a pretty common 'Sexism in Gaming!' line of argument, both for videogames and tabletop games, but the fact of the matter is that the guys playing videogames and tabletop games in the 1980s and 1990s *really wanted* more people (including girls) to be interested in their hobbies. But girls weren’t interested in those hobbies because those guys were the nerds, geeks, and other social pariahs, the lowest of the low. Now that gaming is mainstream, and 'Nerd culture' is 'hip' we’ve got this attempt to reframe that scenario with a narrative of sexist, exclusionary elitism that never existed." - Cineris

Maintenant, il est vrai, il y a une dose de sexisme et un certain nombre de gros trous du cul. Il n'est qu'à voir les complotistes tarés du GamerGate. Cela dit, si le stéréotype de l'exclu existe, c'est parce qu'il y a eu un contexte, avec une frange de la société mise au ban par le reste, du fait de ses loisirs.

Le Créateur Fou, pas sociologue non plus.
Typhon Baal Hammonbaal_ammon on le 02 avril 2018 13:14 (UTC)
Non mais moi je parle de représentation, hein, je pense qu'il y a toujours eu des filles qui jouaient aux jeux vidéos, il se trouve que le jeu vidéo était un loisir moins social avant l'internet donc c'est difficile de dire dans quelle proportion, et le cliché c'était que c'était un loisir de mec (et dans une certaine mesure de mec loser), cliché qui était dans l'esprit de tout le monde : les nerds, les gens qui se moquaient des nerds, et les gens qui faisaient et marketaient les jeux vidéos.
(anonyme) on le 05 avril 2018 12:34 (UTC)
Oui. Du coup, Je pense qu'on est à peu près d'accord et qu'on a plutôt bien délimité le sujet.

Le Créateur Fou, réel.