Chapître XI : Invocation
Hurlant des imprécations dans une langue oubliée des mortels, le sorcier-sur-la-montagne contemplait de loin le cercle formé par les six cairns autour du grand cairn central.
La foudre ne tombait plus, l'orage avait cessé. Cependant une lumière bleuâtre était visible au sommet du cairn central.
Contemplant les étoiles, le sorcier-sur-la-montagne se demanda ce qui s'était passé. Tout n'avait pas fonctionné comme il fallait. Il regarda à nouveau, et comprit où était le problème : il ne voyait plus que la partie mortelle du monde.
Il comprit alors qu'il n'avait plus de nom. Il n'était plus le sorcier-sur-la-montagne, il n'était plus un membre de la tribu, il n'était plus qu'un futur cadavre. Son successeur émergerait bientôt de la tribu pour le tuer, car nul autre sang ne pourrait permettre de mener à bien l'invocation. En le tuant, le nouveau sorcier-sur-la-montagne s'approprierait tout les pouvoirs de son prédécesseur, ainsi que sa charge.
Soudain, l'un des guerriers qui défendaient la montagne-au-sorcier monta sur l'éperon rocheux d'où le sorcier avait dominé l'auditoire en contrebas.
Quel signe lui avait fait comprendre qu'il était le successeur ? Le sorcier savait que chaque Succession était unique à tout points de vue, sauf pour ce qui concernait le sacrifice du prédécesseur. Sans doute cet homme voyait-il l'invocation dans l'éther, ce que lui-même aurait du voir.
Edin, car tel était le nom du Successeur, arracha un à un les insignes distinctifs de son prédécesseur, qui se laissa faire.
Puis, il les accrocha un-à-un sur sa ceinture, et traîna l'autre jusqu'au sommet du cairn central. Là, il lui creva les yeux, prononça les mêmes paroles que son prédécesseur un peu plus tôt, et le décapita de son épée. Sitôt le sang versé sur le cairn, la terre se mit à trembler.
Edin sauta en bas et reprit la place du sorcier-sur-la-montagne quelques instant plus tôt. Le cairn central n'avait pas changé, semblait-il, mais l'éther tourbillonait de plus en plus violemment, d'une façon quasi-éblouissante pour qui pouvait le voir. Une vague forme apparut juste au dessus, d'abord une masse indistincte dans la nuit, qui se précisa : deux yeux jaunes aux pupilles de chat apparurent dans le noir, un large rangée de dent suivit, autour de laquelle une machoire prit place, jusqu'à ce que finalement toute une tête reptilienne aux grandes oreilles se détache dans l'obscurité, luisant d'un éclat de plus en plus vif. Les quatres pattes courtes et musclées suivirent, repliées, la queue, le corps et le coup apparurent progressivement, enfin, des ailes déployées.
Là, volant devant la tribu de la Montagne-au-sorcier, se tenait un grand dragon.
Toute la tribu se prosterna.
Par delà les montagnes et le désert, quelques heures plus tard, Vijnaar se dit qu'il était temps d'agir. Il se sentait terriblement las de sa condition d'immortel, qui ne le dérangeait pas plus que ça, d'ordinaire. Ce qui était tout à fait ordinaire, cependant, c'était sa manière de remédier à la lassitude : aller trouver une femme de bonne compagnie avec qui satisfaire son hédonisme de diverses façons.
Cependant, ses appétits divers ne l'empêchaient pas de réfléchir : Vijnaar voyait les forces du mal à l'oeuvre à travers l'éther. Non seulement Photophore était de nouveau libre, par il ne savait trop quel stratagème contourné, mais en plus, il venait d'assister, à travers une vision, à l'invocation d'un grand dragon. Il lui fallait mettre en place un plan de bataille afin d'empêcher le mal de ravager à nouveau le monde.
Au coeur du désert, sur la croûte de sel qui avait jadis été le fond de la mer d'Aqef, Onetl Dzaïtoung et Thémougeen le chamelier discutaient de la suite des opérations.
— Ce qui est finalement étonnant, c'est qu'il ne soit pas mort plus tôt, Monseigneur. C'était folie de sa part de repartir dans le désert après tout ce temps passé à s'empiffrer et à se rammollir.
— Je vous prierai de garder vos commentaires impertinents pour vous, chamelier, nous avons des choses plus importantes à traiter dans l'immédiat. La cavalière qui sera sur nous d'ici quelques minutes, par exemple, et notre survie.
Thémougeen se roula une petite cigarette. Il ne lui restait plus beaucoup de tabac, et il n'existait guère de perspective d'en obtenir avant des semaines d'un voyage qui promettait d'être pénible, et à condition d'y survivre.
Parmi les nombreuses denrées qui transitaient par Iss, le tabac était l'une des plus prisées, au point que l'industrie de la papèterie locale avait été développée avant tout pour copier les cigarettes des barbares du nord, et ensuite appliquée à l'imprimerie
Thémougeen alluma la cigarette, tira quelques bouffées. Son turban blanc encadrait un visage buriné par le désert, qu'il arpentait depuis vingt ans. À quinze ans, il avait commencé comme apprenti, et avait lentement gravi les échelons de la hiérarchie jusqu'à son poste de chef-caravanier. Il connaissait le nord du désert comme sa poche, mais pas cette région sèche, morte, où jamais personne ne passait, et où, disait-on, les rares qui osaient s'aventurer étaient pris de malédictions étranges, de maladies inconnues, et rôtis dans le secteur le plus sec du désert.
Thémougeen se tourna vers le reste des hommes. Pour la plupart de pauvres bougres comme lui, chameliers ou soldats, le cartographe et le médecin, et cet agaçant secrétaire hystérique, qui se prenait soudain pour un homme d'action.
— Préparez vous tous à combattre, leur ordonna-t-il, nous ne savons rien des intentions de cette barbare, et nous devons nous montrer aussi menaçants que possible afin de lui soutirer toutes les informations qu'elle pourait nous donner.
— Depuis quand prenez vous vos décisions sans consulter votre supérieur, chamelier ? Je ne tolèrerai aucune insubordination de votre part ou de celle de vos hommes. Restez à votre place.
Thémougeen jeta un regard noir à Onetl.
— Monseigneur aura la complaisance de taire sa grande gueule pendant que l'on se préoccupe de tirer sa petite personne des dangers du désert. Monseigneur pourra constater par lui-même que personne ici (Thémougeen regarda alentour) ne trouve crédible sa comédie pathétique.
Nous n'obéissions à Feu Monseigneur Ertzmahrtboum que par loyauté et respect envers l'un de nos grands chefs, qui a passé tant d'années à parcourir le désert, et qui inspirait la crainte chez tout les ennemis de notre nation. N'espérez pas retrouver la même déférence à votre égard, petit rat. Nous ne sommes pas des esclaves, nous ne sommes pas des égoïstes, nous ne vous abandonnerons pas au dangers du désert, mais j'ose espérer que vous ne vous mêlerez pas, vous, le scribouillard, de commander qui que ce soit.
Complètement interloqué, Onetl resta muet pendant une bonne minute.
La cavalière, sur ces entrefaites, était arrivée.
— Bien le bonsoir, madame.
Le crépuscule, sous ces latitudes, est relativement court, et la nuit était peu à peu tombée.
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