Vous lisez baal_ammon

 
 
25 décembre 2009 @ 20:55
L'immeuble et l'ellipse  
Herman Webster Gacy était un homme comme vous et moi. Il travaillait dans une banque de la City londonienne (bien qu'il fût natif du Wisconsin), à un poste de secrétaire. Ses supérieurs appréciaient sa diligence, son efficacité, son sérieux, et il n'attendaient rien d'autre d'un secrétaire. Herman n'était pas marié, et ne semblait guère avoir de loisir, mais à vrai dire, peu importait. Du moment qu'il faisait bien son boulot, il eut pu être doté de huit bras et boire le sang de nourrissons, ses supérieurs ne s'en seraient pas aperçus.

À vrai dire, Herman était probablement le plus ancien employé de la banque. Que ce soient ses collègues, ses chefs, ou jusqu'au concierge, tous avaient changés, subissants les aléas de leurs diverses fortunes, et démissionnant tôt ou tard, pour des motifs divers. Herman, lui, avait fini progressivement par faire partie du décor.

On aura pu déduire facilement de cette description qu'il n'avait pas d'amis proches. Il était généralement d'un abord amical, même si certains de ses collègues semblaient être les sujets d'une certaine détestation de sa part, mais peu liant. Il semblait plus préoccupé par le sort des choses que par celui des gens. Le seul sujet de conversation qui éveillait son intérêt était le vieux bâtiment dans lequel la banque avait ses locaux, et qui était quelque chose comme bicentenaire. Il en connaissait l'histoire par coeur, et ne se faisait pas prier pour la livrer à quiconque lui demandait. Il racontait la moindre anecdote concernant l'immeuble, aussi insignifiante et inintéressante qu'elle fût, avec une énergie et une chaleur communicative, comme s'il parlait de vieux amis, comme s'il se fût trouvé sur les lieux.

Cependant, rare étaient ceux qui avaient la patience de l'écouter. L'immeuble leur paraissait un peu sinistre, avec ses colonnes massives, ses pierres d'un blanc impeccable, presque phosphorescent, le soir, ou les jours de brouillard, dans lesquels sa silhouette fantomatique se découpait de plus loin que les autres immeubles, tel un iceberg.
Herman rentrait chez lui, un de ces soirs précis ou le brouillard donnait à l'immeuble ce halo bizarre qui le nimbait. Il se retourna pour le regarder, sous la neige.

Le vent s'engouffra dans la rue, sifflant un moment, avant de se taire. Il n'y eut plus de bruit. Soudain, Herman s'aperçut qu'il y avait de la lumière dans son bureau. C'était étrange, il était certain d'avoir éteint. Il décida qu'il avait oublié cette fois ci, tout en sachant pertinemment qu'une telle chose était impossible, et d'y retourner, pour éteindre.

Il traversa la rue, et ouvrit la porte. Il referma derrière lui, et se retrouva dans le noir. Il fit quelques pas vers l'interrupteur, mais s'interrompit : il y avait quelqu'un d'autre que lui. Il entendait distinctement une respiration. « Qui est là ? C'est toi, Edward ? »
Le dit Edward était le concierge de l'immeuble et habitait des appartements dans l'arrière-court. Quand Herman était parti, Edward avait déjà quitté sa loge, mais il pouvait très bien être revenu, probablement pour la même raison qu'Herman.

Ses yeux s'étaient habitués à l'obscurité, et il discernait vaguement les escaliers, les murs, et les interrupteurs... Il scrutait autour de lui, mais son regard ne trouva personne. Cependant, la respiration qu'il avait entendu s'était complètement tue. Il fit un pas, et alluma la lumière du hall.

Il regarda encore autour de lui : personne.

Il gravit péniblement les marches. Il arriva au troisième étage, alluma la lumière. Il marcha jusqu'a son bureau, et ouvrit la porte.

Le lendemain, on retrouva son cadavre étendu de tout son long à l'entrée du bureau.
 
 
( 13 milliards d'euros volés par l'État aux épargnants — Commenter )
arthur_rainbowarthur_rainbow on le 26 décembre 2009 05:17 (UTC)
C'est bien écrit, et le titre ne ment pas.
L'ellipse laisse sur notre faim quand même.
bananasplitounebananasplitoune on le 26 décembre 2009 08:16 (UTC)
Clap clap clap.

BtK.
(anonyme) on le 26 décembre 2009 09:21 (UTC)
J'aime bien, quoique la fin est abrupte.


Sven.
blaireaumanblaireauman on le 26 décembre 2009 12:30 (UTC)
C'est clairement un texte de bien meilleure qualité que la moyenne.
Wladoushkoïwl4d on le 26 décembre 2009 12:39 (UTC)
C'est superbe.

Je m'en voudrais de tuer l'implicite, qui est... enfin bref, est-ce que Herman est déjà mort quand il sort de son bureau

comme Bruce Willis dans 6ème Sens, qui est déjà mort au début et qui est persuadé d'ouvrir les portes alors qu'il les traverse comme tous les fantômes

?

Wlad, chacal (même si je dois être le seul ici à ne pas avoir vu 6ème sens).
Typhon Baal Hammonbaal_ammon on le 26 décembre 2009 12:42 (UTC)

Non, moi non plus je n'ai pas vu le sixième sens, mais quelqu'un me l'avait déjà spoilé de toute manière.

Typhon
(anonyme) on le 26 décembre 2009 13:36 (UTC)
Pas vu non plus, mais de toute façon aujourd'hui, il y a quelques spoilers qui sont de notoriété publique : même sans savoir de qui il s'agit, tout le monde sait que Darth Vader est le père de Luke Skywalker.

Athreeren
Typhon Baal Hammonbaal_ammon on le 26 décembre 2009 13:42 (UTC)
Non, moi je le savais pas.

FFFFFFFUUUUUUUUU

Typhon
bananasplitounebananasplitoune on le 28 décembre 2009 07:17 (UTC)
Moi non plus je n'ai pas vu Sixième Sens.

BtK.
blaireaumanblaireauman on le 28 décembre 2009 17:51 (UTC)
Non, moi non plus je n'ai pas vu "Sixième sens". Plus exactement, j'en ai vu genre 20 minutes, et c'était tellement chiant que je n'ai pas supporté de voir la suite.
(anonyme) on le 26 décembre 2009 14:13 (UTC)
Mes yeux ont dévoré les lignes jusqu'au dernier mot. J'applaudis le fond comme la forme.

Enizya
(anonyme) on le 28 décembre 2009 18:06 (UTC)
De même.
Incidemment, J'ai eu le 25 téléportant, l'insigne plaisir de Me faire offrir le gros tome Watchmen, qui est une tuerie intégrale, c'est à dire pas qu'à la fin.
Mais pourrait-on M'expliquer pourquoi, à chaque occurrence de Rorschach, J'ai cru rencontrer le phénix des hôtes de ce blog?
(anonyme) on le 29 décembre 2009 20:22 (UTC)
Le Créateur Fou, évidemment, sinon c'est pas drôle.
( 13 milliards d'euros volés par l'État aux épargnants — Commenter )