Vous lisez baal_ammon

 
 
12 mai 2009 @ 16:26
Dans l'autre monde.  

Oh qu'il était odieux, ce vieillard !
Hargneux, dictatorial, égoïste, il était en outre d'une avarice telle qu'Harpagon eut fait figure de samaritain à ses cotés.
C'est pourquoi son entourage se réjouit, quoique honteusement lorsqu'il parvint au terme de son existence pour crever comme un rat. On partagea l'héritage promptement.
Le vieillard se retrouva sur la rive de l'océan de l'au-delà, en linceul, démuni et misérable dans le froid et l'obscurité du crépuscule blafard qui baignait de sa lumière palote la grève grise.
Il aperçut un peu plus loin une embarcation à coté de laquelle un petit bonhomme lui adressait des signes.

- Je suis le Passeur. Pour accéder au royaume des morts, tu dois me donner ton obole afin que je te guide jusqu'à l'autre coté. Mais c'est toi qui rame.

- Comment ? Quoi ?, s'exclama l'autre (qui n'avait pas remarqué la présence de l'obole jusqu'alors), Alors que je n'ai plus RIEN, on voudrait ENCORE me dépouiller ? Pas question !

-Bon, dit le Passeur, à ta guise. Si tu ne veux pas payer maintenant, j'attendrais. Que m'importe que tu paie maintenant, ou plus tard ? J'ai, du reste, d'autres clients.

Et le vieux resta sur le rivage. Il se remémora tout d'abord sa vie longuement, se raccrochant à tout les détails même les plus insignifiants et les plus désagréables.
Il laissa ensuite vagabonder à son imagination, mais, il eut beau torturer, triturer et retourner son esprit milles et milles fois, lorsque les nombreuses ressources en furent épuisées, il ne fut pas plus avancé.
Le vieil entêté, refusant d'admettre qu'il puisse s'ennuyer, se mit ensuite aux jeux de sable, mais sans matériel il ne fit guère de merveilles.
Et c'est ainsi qu'il finit par se morfondre, et à se dévorer de curiosité pour ce qu'il y avait de l'autre coté. Comme il n'était bien évidemment pas question de payer, il tenta de nager.
Autrefois, quoi que cela lui parut maintenant irréel, il avait gagné un prix de natation, et ce qu'il avait totalement oublié le remplissait désormais d'orgueil.

Et il nagea, nagea, nagea, nagea, nagea, nagea, nagea.

Sans succès, on s'en doute. L'horizon noir ne s'était pas rapproché, semble t'il, et il n'avait apparemment fait que quelques mètres.
Après cette humiliante pataugeade, il fit un calcul logique selon lequel, étant déjà mort, il pouvait tout aussi bien marcher sur le fond. Mais il flottait, et en nageant vers le bas, il n'aperçut aucun fond sur lequel poser ses arpions.

Il tenta de marcher le long de la rive, et il marcha, marcha, marcha, marcha, marcha, marcha, marcha.
Au début, il lui sembla progresser, mais il revint bien vite à son point de départ par l'autre coté, comme Christophe Colomb, l'Amérique n'eût elle pas existé. Alors, il attendit, et le temps lui sembla long. Il observa le manège du passeur, lequel ne faisait pas attention à lui, mais était tout à fait conscient de sa présence, lorsqu'il l'empêcha de jouer les passager clandestins.
Il tenta de négocier avec le Passeur, mais celui-ci répondit que tout le monde payait son obole, qu'il n'y avait pas d'exception, n'y en avait jamais eu, et n'y en aurait jamais, et qu'il n'y couperait pas.
Et le temps passa, ce qu'il faisait d'ailleurs avec constance et professionnalisme, puisque, depuis l'arrivée du senex horribilis, il semblait que le monde eut pu mourir et renaitre une dizaine de fois.

Jusqu'à ce que le vieil imbécile craque et aille trouver le passeur pour lui-dire :

-J'accepte de te payer.

-À la bonne heure ! Enfin tu cesse de récalcitrer, de te comporter comme un pître. Partons sans tarder.

La traversé se déroula sans heurts, tranquillement, sur la mer d'huile incolore, sous le ciel gris irisé.
On aperçut enfin un rivage. La barque du passeur toucha la berge des vaux.

-Nous sommes arrivés ! Tu auras mis le temps, avant de te résoudre à l'inéluctable !

Le vieil homme, resté concentré, se leva, lâcha une des rames pour saisir l'autre, qu'il brandit, et asséna un formidable coup au passeur, qui tomba assommé. Sous son banc, il trouva le sac dans lequel SON obole avait rejoint des milliers d'autres, le traina à terre, remît la barque à flots, et s'enfonça dans le royaume des morts.

Typhon

 
 
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Maurice Dupuis (de Paris)mauricedupuis on le 12 mai 2009 17:19 (UTC)
...
Alors qu'il allait perdre de vue la rivière ainsi que son aimable batelier, il sembla hésiter un instant, puis se retourna.
Mettant ses mains en porte voix, il prit une grande inspiration, avant de s'exclamer : "Ah, on fait moins l'malin, maint'nant, hein !".
Et de s'en retourner poursuivre son chemin vers les étendues mornes de l'Au Delà.
(anonyme) on le 12 mai 2009 19:39 (UTC)
C'est petit, c'est veule, c'est mesquin. J'adore.

Le Créateur Fou, essayez de déposséder un humain, pour voir...
(anonyme) on le 13 mai 2009 07:02 (UTC)
Je plussoie, excellent !

Enizya
Wladoushkoïwl4d on le 13 mai 2009 07:55 (UTC)
Excellente fin !

Je regrette juste les fautes et les effets BtKesques (qu'elle est donc cette manie de coller des "ât" à tous les verbes ?).
Typhon Baal Hammonbaal_ammon on le 13 mai 2009 09:56 (UTC)
C'est le correcteur de OOo.

Typhon
Typhon Baal Hammonbaal_ammon on le 14 mai 2009 16:07 (UTC)
Sans ça, c'est quoi des effets BtK esques?

Wladoushkoïwl4d on le 15 mai 2009 10:38 (UTC)
La manie de coller des "ât" partout. Mais y a un copyright chez la ptite dame.
blaireaumanblaireauman on le 14 mai 2009 10:57 (UTC)
Se relevant péniblement suite à sa mésaventure, le passeur, étrangement calme au vu des circonstances, sortit d'un recoin de son habit un petit carré de métal qui faisait de la lumière, et appuya sur une série de boutons numérotés :

Allo ?
- Ouais c'est Branislav, y'en a encore eu un...
- Quand ?
- Y'a pas cinq minutes. Avec une rame.
- Encore ? C'est le troisième ce mois-ci !
- Moi j'te l'dis, passeur c'est plus c'que c'était. 'tain de boulot de con...
- Bon ça y est je le vois arriver : je fais quoi ?
- Manoeuvre numéro vingt-sept, répondit Branislav d'un ton ferme et assuré, avec un sourire mauvais.
- Pfiou, c'est méchant, ça... t'es sûr ?
- Ouais, il l'a bien cherché.

Le passeur rangea alors son appareil, et reprit les commandes de barque avec les gestes patients et précis d'une longue non-vie passée à effectuer toujours la même besogne. Sur l'autre rive, ses yeux d'une acuité sans égale, habitués à percer les brumes noirâtres de l'endroit depuis la nuit des temps, distinguaient sans équivoque les traits de son prochain passager, déformés par un rictus dément, et se parlant à lui-même, de la bave coulant en un filet pâteux le long de sa bouche. Et là, notre passeur, avec tout le flegme qui sied à sa fonction, sans trahir un seul instant son abattement, se dit : "Eh merde ! Encore un espérantiste ! Qu'est-ce qu'ils ont à crever en masse ces derniers temps ?"
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